Le jeu des écritures

« Je considère que j’ai du talent. Plus de talent que beaucoup de gens ne le disent. Mais peut-être moins que certains ne l’affirment. Plus de talent que les neuf dixièmes des gens qui sont publiés actuellement. Mais je ne suis pas Sartre, je n’ai pas écrit Les Mots » (Françoise Sagan Répliques, édition Quai Voltaire, 1992, p.50.).

Buste de Sagan à Honfleur

Buste de Sagan à Honfleur

Lorsque le Livinhacois Pierre Poujol, l’homme qui « fait parler » la vallée du Lot m’a contactée suite à un article paru dans La Dépêche du Midi concernant la conférence que je venais de donner à Cajarc en septembre 2014 (dans le cadre de la semaine de commémoration des dix ans de la disparition de Françoise Sagan), il m’a semblé comme une évidence que je ne parlerai pas de la légende qui poursuit le personnage de Françoise Sagan depuis 50 ans, aux lecteurs de la revue « Les cahiers de la belle vallée du Lot ».
J’ai simplement envie de vous parler ici de mon attachement pour son œuvre, pour tous ses livres, d’évoquer son travail d’écriture et son amour de la littérature qui ne l’a jamais quitté. La romancière a passé son temps à brûler sa vie : excessive dans ses plaisirs, fragile dans ses fêlures, elle fuyait l’ennui comme la peste. On ne s’est jamais attaqué à son œuvre littéraire, mais à la femme elle-même en lui reprochant tous ses excès.


Il faut au contraire, rester attentif à l’écrivaine française qu’elle était, à ses romans, ses pièces, à sa littérature. A tous ses écrits bien plus qu’à son image. Le temps est venu de redécouvrir Françoise Sagan comme écrivaine authentique et qu’on oublie la personne un peu extravagante qu’elle incarnait. Je me tiendrai loin des habituelles biographies pour vous parler de ses textes que j’ai découvert un jour d’été, avec comme seul espoir que vous les lisiez à votre tour avec autant d’engouement que celui que j’ai pu ressentir. Il faut lire ses romans, ses nouvelles, ses pièces et pas seulement Bonjour Tristesse. Dans son œuvre, l’émotion est présente et domine, l’humour l’emporte aussi bien souvent.
Sagan était très en avance sur son temps, elle dépassait les genres. Elle avait besoin de challenge et de sentir son esprit en compétition permanente et elle aimait les êtres foudroyants d’intelligence comme Marcel Proust, Tennessee Williams, Jean-Paul Sartre ou encore Orson Welles, à propos duquel elle a d’ailleurs écrit dans son livre Avec mon meilleur souvenir : « Je le regardais, fascinée. Personne au monde, je crois, ne peut donner autant l’impression du génie tant qu’il y a en lui quelque chose de démesuré, de vivant, de fatal, de définitif, de désabusé et de passionnel. » (Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, éditions Gallimard, Paris, 1984, p.105.)
Je replacerai ici la romancière là où elle doit être. Françoise Sagan, c’est une écrivaine du cœur, qui va créer dans ses romans une sorte de comédie sociale du XXème siècle. Femme éblouissante, elle comprend tout très vite, c’est un esprit de finesse, d’une profondeur inouïe, si généreuse, si humble et si simple. Mais derrière tout cela, il y a aussi le mal de vivre. Elle marque incontestablement le XXème siècle, c’était une femme particulière, tout était singulier chez elle, son regard, sa voix, sa gestuelle, son sens de l’amitié et sa manière d’aimer les êtres.
Françoise Quoirez est née le jour de l’été en 1935. Il fait chaud à Cajarc, « elle naît dans cette nonchalance, mais aussi dans cette sauvagerie des terres âpres et pauvres, dans leur violence et leur solitude. » (Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, éditions Gallimard, Paris, 1984, p.105.)
On ne sait sans doute pas suffisamment la place qu’à occupé Cajarc dans la vie de la romancière. Elle y reviendra inlassablement, pour y passer ses vacances et se reposer du monde parisien. Cajarc restera un lieu de souvenirs, une petite cité charmante et authentique pour elle à laquelle il ne faut pas toucher. « Le Lot, où je suis née, est un pays pauvre, où les causses de pierres succèdent aux causses de pierres, ne s’ouvrant à regret que pour laisser la lente glissade du Lot […]. Les Causses, c’est l’impression fantastique, rassurante que la France est vide. […] Ce pays n’a pas changé. Je n’y trouve pas une enfance détériorée, j’y trouve une enfance exemplaire qui introduit dans ma vie une sorte de temps au ralenti, le même temps au ralenti que j’y passais jadis, un temps sans cassure, sans brisure, et sans bruit. » (Françoise Sagan, Cajarc au ralenti, in Bonjour New-York, Paris, édition du livre de poche, juin 2009, p.38).
Elle découvre la campagne dans le Dauphiné, pendant les premières années de guerre. Elle a connu la violence des bombardements, on en retrouvera des traces dans certains romans. (De Guerre Lasse 1985, Un Sang d’Aquarelle 1987, Les Faux-fuyants 1991).
Son amour des livres est né vraisemblablement dans la lumière poussiéreuse du grenier de sa grand-mère Madeleine Laubard. « Je me souviens d’y avoir transpiré à grosses gouttes sans bouger un cil, assise dans une vieille bergère au velours râpé, surprise parfois par les pas d’un promeneur assez dément pour se risquer sur le Tour de Ville à l’heure de la sieste. » (Avec mon meilleur souvenir, p.205-209.)
La nature qu’elle découvre également dans le Vercors à Saint-Marcellin, la conduira vraisemblablement sur le chemin de l’écriture. Dès qu’elle a commencé à lire sérieusement, c’est-à-dire à l’âge de douze ou treize ans, elle n’a jamais pu se départir de son besoin d’écrire : « J’ai eu, comme tout le monde, envie d’être géniale, célèbre, ce qui est à la fois enfantin et normal. » (Répliques, p.14.) Elle passe des heures à griffonner des poèmes, des pièces mélodramatiques, mettant en scène des chevaliers et des princesses.


C’est le poète de Charleville qui lui donnera le goût pour l’écriture, il fera toujours partie des auteurs incontournables de sa vie, il lui donnera à jamais le goût pour la littérature. Rimbaud n’est pas seulement une météorite dans le ciel de la poésie, le poète d’une saveur originale, il force à prendre la plume. En lisant le Rimbaud des Illuminations, Françoise Quoirez ressent le besoin d’écrire et elle va aimer la littérature et les grands écrivains : « Je n’avais lu de Rimbaud jusque-là, comme tous les écoliers français, que Le Dormeur du Val et les premières strophes du Bateau ivre. Mais ce matin-là, n’ayant presque pas ou pas dormi de la nuit à force de lecture – inaugurant ainsi un peu tôt le long cycle de mes nuits blanches -, ce matin-là, je m’étais levée en titubant de fatigue dans la maison louée par mes parents à Hendaye pour les vacances […] J’ignore donc pourquoi j’avais pris ce Rimbaud avec moi ; […] Bref, à plat ventre sur une serviette éponge, la tête sous la tente et les jambes recroquevillées sur le sable froid, j’ouvris au hasard ce livre blanc sur papier fort, nommé Illuminations. Je fus foudroyée instantanément […] La littérature m’a toujours, depuis les Illuminations, donné cette impression qu’il y avait un incendie quelque part, partout, et qu’il me fallait l’éteindre. » (Avec mon meilleur souvenir, p.205-209.)
La petite fille de Cajarc, était pétillante d’intelligence, d’une exceptionnelle précocité dans son chemin littéraire. Femme hyper-lucide très jeune, elle lit de tout énormément, elle lit très bien, et surtout elle lit vite. A quinze ans, elle a lu tous les grands classiques.

Portrait: Christophe BODARD

Portrait: Christophe BODARD

A 16 ans, l’âge des révoltes et des remises en question, Françoise Quoirez a été subjuguée par la littérature qui deviendra le sens de sa vie : « Je découvris la littérature et ses vrais héros : les écrivains […] Elle était tout : la plus, la pire, la fatale, et il n’y avait rien d’autre à faire, une fois qu’on le savait, rien d’autre que de se colleter avec elle et avec les mots, ses esclaves et nos maîtres. Il fallait courir avec elle, se hisser vers elle et cela à n’importe quelle hauteur : et cela, même après avoir lu ce que je venais de lire, que je ne pourrais jamais écrire mais qui m’obligeait, de par sa beauté même, à courir dans le même sens. […] Je découvris ce matin-là ce que j’aimais et allais aimer par-dessus tout pour le reste de mon existence. » (Ibid, p.198-208).
Des écrits se sont multipliés sur Sagan, mais peu d’études sérieuses ont été consacrées à ses livres et à la richesse de son style et au poids de son œuvre pour celles et ceux par exemple qui s’intéressent à la littérature féminine. A travers le jeu de ses différentes écritures (ses romans, son théâtre, ses nouvelles, ses essais), on perçoit la conscience d’une femme qui est aussi romancière, manifeste et revendique la valeur de sa spécificité même si elle avoue ne pas penser à la différence de sexe lorsqu’elle écrit.
Son œuvre littéraire était une production extraordinaire au sens le plus strict du terme. Car on ne peut la classer. A quoi pense-t-on quand on prononce le nom de « Sagan » ? Il nous vient à l’esprit son best-seller Bonjour Tristesse et le fait qu’elle ait été l’égérie la plus immorale de toute sa génération. On connaît surtout le portrait de la femme publique, davantage que l’œuvre romanesque et théâtrale. Elle fut une écrivaine largement méprisée par la critique universitaire.
En 1954, elle souffre de se trouver jeter au milieu de la place publique comme un objet de curiosité : « Ainsi, du scandale naquit la gloire, et de la gloire naquit la légende. Mais celle-ci fut si encombrante et collante que ma mère eut l’impression de ne plus être qu’une « chose », une chose dépourvue de toute consistance, de toute réflexion et de toute intelligence. » (Denis Westhoff, Sagan et fils, Paris, éditions Stock, 2012, p.12-13.) Son roman Bonjour Tristesse, traduit en plus de vingt langues, taxé d’immoralité par certains, contribue à l’émancipation de la femme française et Sagan devient une star de la littérature comme on n’en rencontre plus. Bonjour tristesse sera un triomphe dans le monde entier, et il sera aussi tapageur en Amérique qu’en France. Le « Prix des Critiques » décerné en 1954 à ce roman, a voulu saluer l’originalité et la richesse de l’écriture de la jeune femme. L’écrivaine fait entrer la liberté dans le roman, mais elle comprend assez vite que la célébrité n’est pas ce qu’elle avait imaginé : «Je voyais la célébrité comme un immense soleil rond qui se promenait au-dessus de nous…Puis, j’ai très vite vu que la célébrité, ce n’était pas un soleil rond, mais une série de petits bouts de papier avec, écrites dessus, des choses plus ou moins plaisantes. La gloire, ce n’était pas seulement les roses et les arcs de triomphe. » (Répliques, p.14-15).
Elle reçoit la gloire et les honneurs très tôt, de manière trop brutale, cela lui a valu beaucoup d’inimitiés dans la France des Trente Glorieuses. Elle est une femme libre, mais cette notoriété soudaine modifiera vraisemblablement son rapport aux autres. Lorsque l’on acquiert une gloire si jeune, il apparaît difficile de ne pas s’en trouver modifiée.


Lorsqu’elle entrait dans un restaurant, les conversations cessaient, tout le monde était ébahi de l’apercevoir…En 1954, chaque semaine, les magazines people évoquent cette jeune fille qui fait souffler sur la France d’après guerre, un vent d’insolence et d’audace. Elle porte sur le monde, un regard d’une extrême lucidité, et cela va plaire, elle va connaître un vif succès non pas tant pour ses talents d’écrivaine, que pour ses frasques. Ce fut la blessure la plus profonde de son existence, ses bleus à l’âme sont venus du fait qu’on critiquait plus sa bande d’amis, sa sexualité, et qu’on délaissait ses livres. De cette douleur, elle en a souvent fait part aux journalistes qui l’interviewaient, mais ils n’en ont cure : ils cherchent l’anecdote scandaleuse, poursuivent l’écrivaine partout, dans les cafés qu’elle fréquente, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés où l’on danse le be-bop et écoute du bon jazz : le Tabou, la Rose rouge. Juliette Gréco chante « Dans la rue des Blancs-Manteaux », composée pour Huis Clos. Puis un jour, Sagan a laissé dire, elle était épuisée de toutes ces chroniques sur sa vie déréglée. Il faut cependant admettre que malgré elle, ses livres se sont vendus dans le monde entier aussi grâce à ce personnage fantasque que les médias ont jeté en pleine lumière, et ce succès soudain dans les années 60 ne s’est jamais démenti pendant quarante années.


« Cher Monsieur,

Je ne vais pas vous dire « cher Jean-Paul Sartre », c’est trop journalistique, ni « cher Maître », c’est tout ce que vous détestez, ni « cher confrère », c’est trop écrasant. Il y a des années que je voulais vous écrire cette lettre, presque trente ans, en fait, depuis que j’ai commencé à vous lire […]. Seulement, je voulais que vous receviez cette lettre le 21 juin, jour faste pour la France qui vit naître, à quelques lustres d’intervalle, vous, moi, et plus récemment Platini, trois excellentes personnes portées en triomphe ou piétinées sauvagemen

Portrait: Christophe BODARD

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t […]. En 1950, donc, j’ai commencé à tout lire, et depuis, Dieu ou la littérature savent combien j’ai aimé ou admiré d’écrivains, notamment parmi les écrivains vivants, de France ou d’ailleurs. Depuis, j’en ai connu certains, j’ai suivi la carrière des autres aussi, et s’il en reste encore beaucoup que j’admire en tant qu’écrivains, vous êtes bien le seul que je continue à admirer en tant qu’homme. Tout ce que vous m’aviez promis à l’âge de mes quinze ans, âge intelligent et sévère, âge sans ambitions précises donc sans concessions, toutes ces promesses, vous les avez tenues. Vous avez écrit les livres les plus intelligents et les plus honnêtes de votre génération, vous avez même écrit le livre le plus éclatant de talent de la littérature française : Les Mots. Dans le même temps, vous vous êtes toujours jeté, tête baissée, au secours des faibles et des humiliés, vous avez cru en des gens, des causes, des généralités, vous vous êtes trompé parfois, ça, comme tout le monde, mais (et là contrairement à tout le monde) vous l’avez reconnu chaque fois. Vous avez refusé obstinément tous les lauriers moraux et tous les revenus matériels de votre gloire, vous avez refusé le pourtant prétendu honorable Nobel, alors que vous manquiez de tout […] vous avez imposé aux directeurs de théâtre des femmes qui vous plaisaient pour des rôles qui n’étaient pas forcément les leurs, prouvant ainsi avec faste que, pour vous, l’amour pouvait être au contraire « le deuil éclatant de la gloire ». Bref, vous avez aimé, écrit, partagé, donné tout ce que vous aviez à donner et qui était important, en même temps que vous refusiez tout ce que l’on vous offrait et qui était l’importance […]. Quelle vie exemplaire pour un homme qui n’a jamais voulu être un exemple ! Vous voici privé de vos yeux, incapable d’écrire, dit-on, et sûrement aussi malheureux parfois qu’on puisse l’être. Peut-être alors cela vous fera-t-il plaisir ou plus de savoir que partout où j’ai été depuis vingt ans, au Japon, en Amérique, en Norvège, en province ou à Paris, j’ai vu des hommes et des femmes de tout âge parler de vous avec cette admiration, cette confiance et cette même gratitude que celle que je vous confie ici. »


Françoise Sagan était consciente de son talent, mais elle n’a jamais prétendu être un grand auteur comme Proust, Dostoïevski ou Styron. Elle avait suffisamment de clairvoyance, pour se rendre compte qu’elle n’écrivait pas à leur hauteur. On peut même considérer en quelque sorte, qu’elle est allée elle-même au devant de ce que l’on pourrait appeler un autodénigrement de son œuvre. Elle eut encore l’élégance de ne jamais se prendre trop au sérieux, déclarant dans Réponses : « Je tiens certainement une place dans l’édition, mais dans la littérature ? Je ne sais pas, je ne peux pas dire…j’essaie d’écrire des livres décents…Savoir si c’est de la bonne littérature…Je ne sais pas. Je prie pour. » (L’Express, 3 septembre 1959, p.27.)
La singularité de Sagan est de jouer avec les mots, de les articuler dans un style sobre, elliptique, sur un ton léger apparenté à une brume de printemps mais dissimulant en réalité une secrète gravité. Elle aimait se sentir la reine des mots, « elle avait une envie animale de les attraper » et ne s’imaginait pas vivre sans les moments de grâce que procure l’écriture. Elle aurait voulu être Proust, mais elle savait qu’elle n’y parviendrait pas : « On devrait savoir que Françoise Sagan écrit toujours le même livre, c’est-à-dire qu’elle parle d’un milieu qu’elle connaît et, par petites touches discrètes, montre avec cruauté et tendresse que chacun veut être aimé et ne le peut, pour des raisons qui, la plupart du temps, lui échappent. » (Cajarc au ralenti, in Bonjour New-York, p.34). Elle a dédié son existence à l’écriture, au théâtre, au cinéma mais aussi dans une certaine mesure à la politique par quelques-uns de ses engagements. Certes, elle n’a jamais été féministe, mais elle a toujours été sensible à la condition des femmes et à leurs difficultés à affirmer leur être dans une société dominée par les hommes. Elle a signé le « Manifeste des 343 » en 1971, protestant contre la répression de l’avortement. Mais elle gardera toujours une certaine liberté de penser et d’action et n’hésitera pas à révéler ses divergences. Ses très courts romans ont atteint les plus forts tirages et ont séduit des millions de lecteurs en France comme en tout pays.
Cependant, si les critiques et les lecteurs sont unanimes pour reconnaître une valeur aux romans saganiens, ils ne le sont plus, quand il s’agit de classer ou d’étiqueter cette œuvre. Du reste, aucun roman de Sagan n’a essuyé un échec retentissant. Le public était séduit par la distraction provoquée par ses récits qui sont venus à point pour combler leurs attentes. « Le ton Sagan convient à notre temps. Cette résignation mélancolique à des plaisirs parfois imparfaits, ce nihilisme sans emphase ni plainte ne sont par les attributs de toute une génération, mais peuvent être observés aujourd’hui chez un grand nombre d’êtres jeunes, et même de moins jeunes. Disques de jazz, chansons de Queneau ou de Prévert, romans de Françoise Sagan, tout cela répond à un besoin assez douloureux d’oublier, de s’oublier, de rythmer et masquer une vie à laquelle on ne croit plus guère. » (François Mauriac, Magazine Elle, « Sagan n’est plus une jeune fille prodige, c’est un grand écrivain », p.44, septembre 1957, numéro 612.) Sagan a le don de sonder les cœurs et les sentiments cachés dans les êtres humains : « L’amour, la solitude ; je devrais plutôt dire la solitude et l’amour parce que mon thème principal est la solitude. L’amour est en quelque sorte le trouble-fête, car ce qui me paraît primordial, c’est la solitude des gens et leur façon d’y échapper. » (Ibid, p.79.)

Portrait: Christophe BODARD

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La solitude, tout au long de ses livres, apparaît comme une aporie, et elle le déclare dans Des Bleus à l’âme : « Et vous, chers lecteurs […] Savez-vous que tout le monde, aussi bien votre patron que votre concierge, ou que cet horrible contractuel dans la rue, ou que sans doute ce pauvre Mao, responsable de tout un peuple, savez-vous que chacun d’eux se sent seul et qu’il a presque aussi peur de sa vie que de sa mort – comme vous-même, d’ailleurs ? » (Françoise Sagan, Des Bleus à l’âme, Flammarion 1972, réédition Stock, Paris, 2009, p.65-66).
Sagan évoque fréquemment l’écoulement des jours et le vieillissement inéluctable des passions humaines. La solitude est au cœur des relations de couple, c’est ce qui constitue l’originalité de l’univers saganien, où l’on ne ressent guère l’intimité entre les époux qui vivent ensemble. La solitude, la résignation, la lassitude et la fatigue sont des mots qui confèrent aux textes une tonalité de découragement et de pessimisme qui sont si caractéristiques de Sagan mais aussi dans une certaine mesure de l’existentialisme sartrien. Sagan ayant lu toute l’œuvre de Sartre, l’hypothèse qu’elle ait été influencée par ce philosophe et l’existentialisme se révèle plus que probable. En 1979, avant la publication de Avec mon meilleur souvenir, elle lui écrit une lettre parue dans Le Matin de Paris et dans la revue, L’Egoïste.


La romancière a connu Sartre en 1978. Il a été pour elle comme un relais intellectuel et moral, même s’ils étaient très différents l’un de l’autre. A la fin de la vie du philosophe, ils déjeunaient très souvent à La Closerie des Lilas ou à La Coupole, il parlait de l’amour et principalement des femmes. Elle se sentait sa mère quand il était devenu quasi aveugle, mais aussi sa fille, lorsqu’il lui donnait son avis sur un problème privé. Elle avoue avoir ressenti une forme d’amour pour lui et sa littérature. Une passion brève et puissante qui a été interrompue par la mort du philosophe. L’écriture la sauvera toujours des épreuves et de l’abattement moral : « Ecrire est la seule vérification que j’aie de moi-même. C’est, à mes yeux, le seul signe actif que j’existe, et la seule chose qu’il me soit très difficile de faire. Quand j’écris, j’ai toujours le sentiment d’aller à un échec relatif. C’est à la fois fichu et gagné. C’est à la fois désespérant et excitant. On a parfois, en écrivant, la sensation de retrouver des vérités enfouies en soi et qui ont la gentillesse de remonter à la surface, de se montrer. Le rôle de l’écriture est de me mettre toujours en question, d’être mon perpétuel moteur et de ne jamais me rassurer. Si je n’écrivais plus, la vie serait différente, je n’aurais plus envie de trouver les mots qui correspondent à ce que je sens, je n’aurais même plus envie de comprendre ou de connaître, la vie serait morte. » (Répliques, p.56).
Pour la romancière, le travail d’écriture est une activité laborieuse dans laquelle elle se sent parfois encagée avec elle-même : « La seule terreur que puisse avoir un écrivain, c’est de ne plus entendre les voix qui l’habitent. Même les mots, ces fidèles alliés, ces sujets, ces soldats peuvent se révéler n’être qu’une piétaille révoltée et désobéissante. Alors, il faut parfois, pour se réconcilier avec ses troupes, s’engager dans un long et délirant poème qu’on ne termine pas toujours. » (Répliques, p.34).
Dans son recueil Avec mon meilleur souvenir, elle nous livre également la source d’inspiration majeure de ses romans : « Je découvris que la matière même de toute œuvre, dès l’instant qu’elle s’appuyait sur l’être humain, était illimitée ; que si je voulais – si je pouvais – décrire un jour la naissance et la mort de n’importe quel sentiment, je pouvais y passer ma vie, en extraire des millions de pages sans jamais arriver au bout, sans jamais toucher le fond, sans jamais pouvoir me dire : « J’y suis, je suis arrivée ». Je découvris qu’on n’arrivait jamais, que je n’arriverais jamais qu’à mi-côte, à mi-pente, au millième de pente de ce que je voulais faire ; je découvris que l’être humain qui remplaçait Dieu, ou qui ne le remplaçait pas, qui était fiable ou ne valait rien, qui n’était que poussière et dont la conscience englobait tout, je découvris que cet être humain était mon seul gibier, le seul qui m’intéressât, le seul que je n’arriverais jamais à rattraper, mais que je croirais frôler, peut-être, parfois, dans un de ces grands moments de bonheur que donne la faculté d’écrire. » (Avec mon meilleur souvenir, p.212-213).
Son écriture est juste, car elle aime la littérature d’un amour instinctif et charnel. Dans Des Bleus à l’âme, elle écrit : « Essayer d’écrire sans y parvenir, c’est comme faire l’amour sans plaisir, boire sans s’enivrer, voyager sans jamais arriver. » (Des Bleus à l’âme, p.94).
A travers la lecture des différents romans, apparaissent des intonations contrastées, à la fois une volonté de s’enivrer, une fureur de vivre à toute allure mais aussi une lassitude de vivre, une douce mélancolie face à la misère de la condition humaine. « Pas plus qu’on ne doit essayer de garder le temps et l’amour, on ne doit tenter de garder ni le soleil ni la vie. Je descends vers des gens qui rient, des gens qui oublient, des gens prêts à repartir vers un ailleurs, un n’importe où, mais un ailleurs qui ressemblerait à un ici, ou qui tenterait d’y ressembler, et qui n’y arriverait jamais tout à fait. » (Avec mon meilleur souvenir, page.178).
Largement critiquée par les journalistes, la créativité de Sagan n’est pas à mettre en doute : romancière, nouvelliste, elle est aussi une grande auteure de théâtre. Sa pièce Château en Suède, rédigée dans la solitude de Milly-la-Forêt après son accident de voiture a été un succès considérable. Beaucoup jouée à Paris, en province, et même à Broadway, elle obtiendra le tout premier Prix du Brigadier décerné par l’Association de la Régie théâtrale. « Il faut être amoureux du théâtre pour le comprendre. Le charme des répétitions, cette odeur du bois fraîchement découpé que dégagent les décors, la pagaille des derniers moments, l’excitation, la fureur, l’optimisme, le désespoir… » (Avec mon meilleur souvenir, p.89).
Elle écrira également Les Violons parfois (1961), La Robe mauve de Valentine (1963), Bonheur, impair et passe (1964), Le Cheval évanoui (1966), L’Echarde (1966), Un piano dans l’herbe (1970), Il fait beau jour et nuit (1978), L’Excès contraire (1987). Personnage d’envergure très jeune, elle ne s’est reconnue dans aucun courant littéraire, souvent considérée comme appartenant à la Nouvelle Vague, elle a « même touché au cinéma » en écrivant le scénario du Landru de Claude Chabrol.


Le seul type d’écriture qu’elle ne parvient pas à maîtriser est la poésie, qu’elle place au-dessus de toutes les disciplines littéraires, et elle en conçoit une véritable frustration : « J’ai longtemps envié aux poètes leurs possibilité de vivre leur poésie et de jeter les cris d’amour ou de haine les plus outrés au milieu de la place publique. » (Françoise Sagan, Derrière l’épaule, éditions Plon, Paris, 2004, p.62).
Sagan rêvait de consacrer uniquement son existence à la poésie, mais elle connaissait ses limites dans ce domaine, elle écrivait des kilomètres de poèmes mais elle passait son temps à les jeter ou à les perdre. Elle les trouvait irrémédiablement mauvais.
Sagan était intéressée par l’humain indépendamment de toute époque. C’est dans le genre romanesque que l’écrivaine a conquis sa notoriété de femme de lettres. Le succès de ses livres ne s’est jamais démenti depuis 1954, même si son œuvre théâtrale sans être négligeable, a eu un impact moins puissant sur le public.
Elle a laissé à son fils Denis Westhoff une dette d’un million d’euros qu’il a décidé d’accepter en 2006. Il a renoncé à son métier de photographe pour se consacrer à la réédition des œuvres de sa mère devenues indisponibles en librairie : « Je suis son fils unique et j’aurais pu refuser la succession, mais l’idée que les droits sur son œuvre allaient être vendus aux enchères par l’Etat m’était insupportable. J’ai donc décidé d’accepter la dette et la gestion future de son œuvre. » (Denis Westhoff : « Ma mère n’était pas paresseuse », Magazine Lire, Fév 2008, p.33).
En 2008, il collabore au film Sagan, réalisé par Diane Kurys, en tant que conseiller artistique. Il a créé également en 2010, le prix littéraire Françoise Sagan, récompensant, en juin de chaque année une œuvre romanesque, «le plus beau roman du printemps», distinguant un jeune auteur n’ayant pas encore reçu de prix majeur au cours de l’année. En mai 2012, sort Sagan et fils, un livre courageux dans lequel il lève le voile sur une partie de sa relation avec sa mère.
Nous pouvons la considérer comme une auteure mineure, cela n’empêche pas que nous soyons séduits par le charme et la beauté de sa langue et envoûtés à la lecture de ses romans et de ses écrits divers et variés. « L’œuvre de Françoise Sagan est desservie par son succès. Elle a d’innombrables lecteurs qui en parlent, avec une indulgence amusée : on la lit vite parce qu’elle est mince, on y prend plaisir parce qu’elle est écrite avec élégance ; mais une audience si vaste indispose : on est un peu gêné de se trouver dans cette compagnie. L’envie s’ajoutant à la gêne (qu’une personne si jeune puisse faire fortune avec des livres qui n’atteignent pas deux cents pages, il y a là de l’injustice) on voudrait trouver de bonnes raisons de la dénigrer, mais comment dire du mal d’une œuvre où tant de gens se reconnaissent ? Situés à la frontière de la littérature et du mythe, ces romans relèvent de la sociologie autant que de la critique ; ils sont un baromètre docile de nos rêves et de nos soucis. » (Bernard Pingaud, Ecrivains d’aujourd’hui, 1940-1960, Grasset, Paris 1960, p.437).

Ce que nous pouvons assurer, en tout cas, c’est que la gloire de Sagan est en passe, sous nos yeux, de devenir réalité. Il n’en reste pas moins vrai que, hors d’un regard critique perverti par des préjugés dépassés, elle commence à prendre place à l’horizon ; à assumer sa gloire posthume, dans la lignée des grands auteurs de la littérature française.

Valérie MIRARCHI

Les Cahiers

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