GUY BRUNET

L’homme qui fait son cinéma

Guy Brunet est un homme courtois, chaleureux, à l’écoute de son interlocuteur et, en même temps un peu méfiant, il craint de se « faire rouler dans la farine », de se « faire avoir », car certaines personnes lui ont acheté, par cher, des affiches pour les revendre et faire un bon bénéfice, nous confie-t-il. Il nous reçoit chez lui, au milieu de ses figurines. Il y en a 750 dit-il, et on veut bien le croire tant elles envahissent l’espace ! Il y en a partout et, dans ce qui nous apparaît comme en désordre, il se retrouve et nous en explique l’ordonnancement. Il y en a à l’étage, il y en a au rez-de-chaussée. Toutes les pièces sont entièrement occupées par ses figurines. Il s’agit de reproductions de cartons dont chacun est découpé selon la silhouette de chaque personnage, et peint de façon à ce qu’on reconnaisse parfaitement « le titulaire ». Les modèles sont donc parfaitement reconnaissables et paraissent bien vivants. C’est proprement stupéfiant,

Guy Brunet

Guy Brunet

cette reproduction d’hommes et de femmes, acteurs célèbres, montés sur un petit socle qui leur permet de tenir droit, ce monde de personnages de carton peint en couleur, d’une hauteur moyenne de 1m30, bien rangé, ordonné, les uns à côté des autres.
Un peu plus que la soixantaine, né en 1945, à Viviez, dans le Bassin houiller de l’Aveyron, juste après la guerre, au moment où tout recommençait à vivre, se souciant peu de son apparence physique, trônant au milieu de ses modèles, ou plutôt tentant de se frayer un chemin au milieu d’elles, tel nous apparaît Guy Brunet, qui sait très vite vous mettre à l’aise dans cet espace habité par toutes sortes de fantômes qu’on pressant bienveillants.
Jamais, peut-être, n’aura été plus justifiée la proposition qui consiste à considérer qu’un homme a mis ses pas dans les pas de son père. En effet, ce père si présent, se retrouve dans toute la production et le discours de l’artiste. Lorsque Guy Brunet parle, on sent qu’il revit les situations de son enfance baignée par le cinéma. Charles, le père, a eu jusqu’à huit salles en tant qu’opérateur. Il fait et organise la programmation de tous ses cinémas depuis Le Plaza de Cagnac-les-mines jusqu’à l’Isle-sur-Tarn. La famille est comme totalement immergée, et vit du et pour le cinéma. Déjà, dans les années 1930, elle possède un cinéma ambulant, puis, sous l’Occupation, Le Caméo, cinéma fixe, qui se trouvait à l’entrée de Viviez (12).
Le jeune Guy veut être réalisateur, mais les parents s’y opposent, considérant que ce n’est pas intéressant pour leur fils. Nous voilà en présence d’une passion dont la réalisation s’avère provisoirement contrariée, mais le jeune Guy a de la ressource et rien ne le fera abdiquer de ses rêves. Les identifications en général sont, par nature, complexes. En ce qui le concerne, elles se fixeront tout naturellement sur son père et, par un continuum logique, sur tout ce qui touche au cinéma. Il ajoute : « plus précisément sur ce qui se passait dans la cabine, c’est-à-dire sur les génériques des films, les acteurs et surtout les actrices, en particulier Bette Davies ». Il ne tarde pas à imaginer d’autres déroulements pour les films qu’il regarde. Il laisse travailler ses pensées jusqu’à transformer le jeu des acteurs, changeant celle-ci pour celle-là, celui-ci pour celui-là. Il intervient comme s’il était un des acteurs du cinéma, et finalement, il le devient. Il explique que dès l’âge de sept ans, il concevait des scénarios, de la même façon que s’il était metteur en scène.

On peut parler d’un cinéma réinventé

Sa passion le fait s’identifier aux personnages tout en s’imprégnant de l’histoire et en modifiant le travail de la mise en scène, en personnalisant les plans qu’il imagine plus larges ou plus concentrés. Il invente également une nouvelle fin en variant les scénarios. Sa passion, c’est le travail de réalisation et il va y venir en 2001.
Il commence par des films qu’il fait se retrancher de la réalité de l’auteur pour en faire vivre une autre, celle qu’il imagine lui-même à partir d’une histoire, de personnages et de décors qu’il créé. On peut parler d’un cinéma réinventé, toujours en mouvement, et, comme on parle de pédagogie en action, qui s’adapte sans cesse par un effet cybernétique, Guy Brunet pose, plus qu’il ne propose, le cinéma en action.
Il reproduit ensuite des affiches qu’il vend. Il plonge dans les archives de ses parents pour créer sa propre filmographie : son langage c’est la continuité de l’image.

Guy Brunet

Guy Brunet

L’art de Guy Brunet, tout son art, l’intérêt de son œuvre, car il s’agit bien d’une œuvre authentique, c’est qu’il apporte quelque chose d’éminemment personnel. C’est aussi son « génie ». Il est rentré dans les films, totalement, physiquement et intellectuellement, et sait s’en imprégner et, dépassant cette connaissance première, ce ressenti essentiel, il apporte sa touche très personnelle de l’homme adulte qui, elle-même, modifie l’œuvre tout entière, en la présentant à partir de sa propre vision !
Son art est instinctif. Il n’a suivi aucun cours d’une quelqu’une école du cinéma. Sa production est spontanée, certains diront primaire. Il s’agit d’une force qui surgit et qu’on ne peut ignorer, elle s’impose ! Pour beaucoup d’autres, elle eut été destructrice. Guy Brunet a su l’apprivoiser pour la transformer en œuvre créatrice, de sorte que l’auteur est autant acteur qu’il est agi. Les spécialistes parlent d’art brut, d’un art en marge. Cependant existerait-il encore un art moderne s’il n’était pas en marge ? Autrefois considéré comme une sorte de création à la marge, presque dégénérée, cet art-là pose aujourd’hui ses lettres de noblesse et se trouve reconnu pour ce qu’il est, une sorte de cri, un rappel de l’individualité des êtres !

C’est en véritable conteur qu’il exerce son talent

Guy Brunet a une connaissance quasi encyclopédique du cinéma et des films qu’il retravaille. Il ne peut pas se contenter de jouir de son savoir, il va plus loin, comme poussé par une force irrésistible. Plus loin que son père auquel il voue une admiration sans borne, il suffit de l’écouter en parler pour s’en convaincre. Plus loin que le travail des metteurs en scène, qu’il a su désacraliser pour présenter sa propre interprétation du récit. C’est en véritable conteur d’histoire qu’il exerce son talent. Les enfants rejouent les évènements pour se les rendre supportables. Guy Brunet bouleverse les codes, transforme les histoires, réinterprète les rôles. Il rejoue les films pour les adapter à sa réalité et, dépassant la vision de l’auteur originel, il invente une autre façon d’écrire et de ressentir l’œuvre.
Ce faisant, il prend place parmi les plus grands.

Pierre Poujol

Les Cahiers

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