Notre belle vallée du Lot a été fertile en musiciens classiques au talent universellement reconnu : Francis Poulenc, Emma Calvé et, à deux pas de chez nous, à Bagnac-sur-Célé, Joseph Canteloube de Malaret dont les grandes cantatrices du monde mettent à leur répertoire les Chants d’Auvergne ou Claude Delvincourt à la musique impressionniste si subtile. Elle a de façon indirecte donné ses lettres de noblesse au tango argentin avec Carlos Gardel dont on connaît les origines espalionnaises… mais le jazz… Le jazz, me direz-vous, c’est l’Amérique ! Eh bien c’est pourtant un Aveyronnais, un homme de la vallée du Lot, qui, sans exagération aucune, devait faire découvrir aux Américains leur propre musique. Le pianiste Sammy Price, que j’ai eu la chance de connaître en 1979, à New York, devait jouer à mon intention, dans un club de Washington Square, un morceau de sa composition qui dit tout dans son seul titre : Panassié discovered jazz-blues (Panassié a découvert le jazz-blues.)

Photo: Louis Panassié

Photo: Louis Panassié

Hugues Panassié est né le 27 février 1912 à Paris et va faire du château de Gironde entre 1929 et 1939 une « Mecque » de cette musique de jazz qu’il contribuera à faire connaître à travers toute la vieille Europe.
Hugues est le fils de Louis (1860 – 1928) lui-même fils d’un notaire qui fut maire de Decazeville. Louis, ingénieur de l’école des mines de Paris, parti à la recherche de pétrole en Russie dans les années 1885, va découvrir par hasard (ses bottes maculées de boue jaune tandis qu’il chassait) le plus gros gisement mondial de manganèse, des mines dont il se rendra aussitôt propriétaire. Le manganèse est alors utilisé pour durcir les aciers, principalement en armement… Inutile de préciser la fortune qui deviendra la sienne, en cette fin du XIXe siècle, alors que la vieille Europe réarme de toutes parts pour préparer son « suicide – feu d’artifice » de 1914.

Château de Gironde “Citadelle du jazz”

Louis, revenu en France, lors de la première révolution russe de 1905, élu maire de Livinhac-le-haut, s’installe au château de Gironde qu’il vient d’acheter à la dernière comtesse de la famille installée dans cette forteresse, à pic au-dessus du Lot, depuis le Moyen Âge. Veuf, sans enfant, d’une Géorgienne, il épouse la femme divorcée d’un industriel allemand, Jeanne Bruyère, elle-même petite-fille d’une présidente de la république d’Haïti et descendante de sir Alexander Mackenzie qui avait découvert au Canada le fleuve portant aujourd’hui son nom… Après la Russie et la Géorgie, c’était là, pour les Panassié, de premiers appels venus d’Amérique. Un fils unique naîtra de ce mariage : Hugues.


La jeunesse d’Hugues est celle « d’un fils de famille » : séjour à Paris à Londres, études à Villefranche-de-Rouergue. En 1926 il est malheureusement frappé par la poliomyélite. C’est à ces années de souffrance – il a alors quatorze ans, – que l’on peut faire remonter son goût pour le jazz. À son père qui ne sait plus quoi faire pour atténuer sa souffrance, il dit : « fais-moi entendre de la musique de jazz. » Louis organise alors, dans sa chambre, des concerts donnés par les seuls à jazzmen alors présents à Paris, des chicagoans, noirs de Chicago.
En 1928 Louis décède et Hugues se trouve, très jeune, à la tête d’un patrimoine confortable qu’il va entièrement consacrer à sa passion pour le jazz. Dès cette année-là, il fait la connaissance de Milton Mezzrow et de Mugsey Spanier dont il finance la venue à Paris. Dès 1930 il collabore à la toute nouvelle Revue du jazz, écrit ses articles sous le nom de Hache Pé. Toujours la même année, il collabore à Radio LL et tient à dix-huit ans ce qui sera la première rubrique de jazz sur une chaîne radiophonique. Hugues avait le génie des relations publiques ; cette radio sera son tremplin. En 1931 il parvient à rentrer en contact avec John Abbott (découvreur de Count Basie, de Billie Holiday) qui lui envoie 400 OKEP (étiquettes rouges) : tout ce qui a été enregistré de notable en matière de jazz jusque-là aux USA ; des musiques lors inconnues en Europe.
En 1932 Hugues, avec la constellation d’amis qu’il a regroupés autour de lui dans ses nuits parisiennes – Maurice Cullaz ( dont j’ai connu le fils Alby, magnifique contrebassiste, malheureusement décédé avant son père) Charles Delaunay (le fils de Robert et Sonia, les fameux peintres), fonde le Hot Club de France, toujours dynamique en 2015. En 1934, il fonde le Quintette du Hot club avec Djengo Reinhardt et Stéphane Grappelli. C’est toute une constellation qu’Hugues, par son magnétisme, draine autour de lui. C’est un très beau garçon, grand, à la belle figure souriante et la canne qu’il doit utiliser du fait de sa jambe malade, rajoute quelque chose à son charme. Des poètes viennent à lui, les plus grands, Pierre Reverdy, Max Jacob, George Herment.
Hugues se marie en 1933 Gironde avec Lucienne Panassié-Level (Les Level sont les fondateurs de Pechiney.) La mère de Lucienne, Madame Magnus-Level, tient à Paris un salon où viennent les célébrités de l’époque : Aristide Maillol, Roger Martin du Gard, Blaise Cendrars, Paul Bourget, Jean Giraudoux, Léon Daudet. Hugues va faire de presque tous ces gens-là des amateurs de jazz.

Hugues Panassié “Monsieur Jazz”


Photo: Louis Panassié

Photo: Louis Panassié

C’est aux alentours de la date de ce mariage que Panassié revient à Gironde où il n’avait fait que les séjours épisodiques depuis la mort de son père. En cinq ans il est devenu « Monsieur jazz » ainsi qu’il le dira, donnant lui-même ce titre à ses Mémoires parus en 1977. De Gironde, il fait alors une « citadelle du jazz. » Parmi les musiciens qui ont escaladé entre 1934 et 1938 ce « rocher inspiré » : Mezz Mezzrow, (clarinettiste mais aussi auteur de cette Rage de vivre que préfacera Henry Miller), Joost Van Prag, Django Reinhard (qui comme beaucoup de Gitans vivait dans une roulotte et qui n’en revient pas de l’épaisseur des murs) Stéphane Grappelli, Mahalia Jackson (qu’Hugues préférait infiniment à Elsa Fitzgerald) et surtout… surtout… Luis Armstrong qui passe une partie de l’été 1934 à Gironde. Il faisait très chaud et Luis voulait qu’on lui coupe les cheveux. Max Jacob, présent lui aussi, et qui rivalisait de « cabotinage » avec le fabuleux trompettiste, lui lance : «personne ne sait couper les cheveux d’un « nègre » à Decazeville.» Or, Luis finira par se faire coiffer à sa guise par Monsieur Boutaric que j’ai connu à la fin des années 50 quand, très vieux, il officiait encore dans son salon de la rue Cayrade aux chaufferettes de fonte inimitables. La messe avait lieu le jeudi dans la chapelle et le curé Auguste Bourdoncle, curé de Port d’Agrès, figure fameuse jusque dans les années 60, avait, paraît-il, autorisé que l’élévation soit sonnée dans la chapelle par la trompette prodigieuse de Luis.
Des politiques viendront aussi : Paul Reynaud, le jeune Robert Fabre (ami d’enfance d’Hugues) Anatole de Monzie et surtout Paul Ramadier qui vient payer son loyer car il est, au 51 rue Cayrade, à Decazeville, le locataire d’Hugues. Il en profite pour surveiller les versions latines et grecques des enfants et aussi lire en cachette l’Action française « pour se tenir informé. ». Des poètes, bien sûr, Pierre Reverdy, venu souvent car il aime à méditer sur les rochers, Max Jacob, Georges Herment, Jean-Marie Larrieu, Yves Mirande, Hubert Grillon Verne, (le petit-fils de Jules Verne) et Jean Giraudoux ( vient-il en vélo de Bellac ? En tout cas, il plante sous la chapelle le Rosier d’Intermezzo, ce rosier que j’ai replanté plusieurs fois mais qui est toujours le Rosier d’Intermezzo). Vient aussi Cami, l’un des grand dessinateurs et humoristes du temps, l’auteur de la Semaine Camique dans l’Illustration.


La venue de Max Jacob donne lieu un petit roman comique. C’est l’époque où il est converti au catholicisme (avec Picasso pour parrain, s’il vous plaît !) et où il vit la religion intensément mais à sa façon – « la messe le matin, la bombe le soir » –. Il communiait tous les jours, se disant lui-même « gobe-Dieu. » En 1933, déjà invité au château, il envoie un télégramme à Hugues : « quand dit-on la messe dans ta chapelle ? » Réponse : « le jeudi matin. » Réponse par retour : « hosties trop éloignées, ne peut pas venir, amitiés, Max. ».
De ce séjour de 1934 et de cette « cohabitation ombrageuse » entre Max et Luis, ce poème (de Max, bien sûr) qui fait allusion aux cheveux coupés par Monsieur Boutaric :
Départ du château
« Il faut le reconduire à la gare, Luis Armstrong et la route !
La route ! On n’peut jamais dire….
Il s’est coupé les cheveux, Luis Armstrong et c’est le matin.
Matin ! on n’peut jamais dire….
Roues du train : le cornet, l’alto,
L’orchestre ! On n’peut jamais dire…
Luis, lui, dormait si bien là-haut,
Si haut ! On n’peut jamais dire…
1939 : dernier séjour de printemps mais déjà l’inquiétude est extrêmement grande sur le devenir de la paix européenne. L’année précédente, à New York, Hugues a enregistré, comme directeur de Pathé-Marconi Jazz, ses fameuses Panassié Sessions qui resteront comme la Bible (ou le l’Alcoran, si vous voulez) du jazz classique. Ce sont aussi, hélas, les prolégomènes des différences de vue qui agiteront et déchireront ce style de musique au lendemain de la guerre : d’un côté ceux qui, avec Hugues, prônent la prééminence d’un jazz noir et américain, de l’autre côté ceux qui veulent s’ouvrir beaucoup plus largement (Delaunay, Boris Vian…)


Hugues qui a englouti sa fortune dans la propagation de la musique de jazz, doit vendre Gironde en 1953. Il se retire à Montauban où il continuera d’être visité et vénéré comme « pape du jazz ». Ses visiteurs seront nombreux : Armstrong encore, à chacune de ses venues en France, Bill Big Bronzie… et aussi les propagandistes modernes du jazz en France dans les années 50, comme Eddie Barclay ou Jean-Claude Averty… Pourtant cette pétulance, cette vigueur du jazz « des années Gironde » ne se retrouvera plus.
Hugues mourra en 1974 sans être revenu à Gironde, ainsi qu’il me l’avait promis, cinq mois auparavant, à Paris, me disant qu’il pourrait enfin revenir sur la tombe de son père (enterré dans le rocher, sous la chapelle) « … parce que j’avais une bonne tête. » Le dieu du jazz, cette fois, ne l’aura pas exaucé.

Jean-Paul DESPRAT

Les Cahiers

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