La Belle Vallée du Lot, pour moi, est à l’horizon des collines — encore est-ce faire de la littérature puisqu’elle se cache principalement derrière Saint-Roch, dont j’aperçois le château d’eau depuis Montarnal — où vivent mes parents — et dont le petit cimetière abrite la dépouille de Jean Ségalat. Un peu plus à l’ouest, là même où le soleil d’été décline puis disparaît, mon regard s’arrête aussi, souvent, sur la croix de Milhague, oeuvre d’Hervé Vernhes.


Decazeville78Sur les hauteurs, mon Pays noir — à certains égards, noir comme les noirs de Soulages — est ainsi bien gardé par des hommes de couleurs. En son épicentre, à l’Eglise Notre-Dame de Decazeville, le chemin de croix de Gustave Moreau les rassemble et, avec eux, la mémoire de Gilbert Bou ou de Jean Bourdoncle. Le premier, poète, se demanda jadis s’il devait haïr les noirs (décidément) Fuzi-Yama des terrils. Impossible au mineur christique peint par son ami Ségalat — nous sommes en famille — car l’art transfigure. Hokusai ou le mont Thabor répondent à qui sait voir (les réalistes et les disciples de Thomas l’Apôtre pourront toujours se rendre au lieu-dit le mont Thabor, au-dessus de Livinhac.)
Dans la même veine, j’ai commencé un récit, à ce jour inachevé, dont l’incipit m’était apparu en regardant un plan : « Decazeville ressemble à une mandragore. » Et pourquoi, dira-t-on, le Pays noir ne serait-il pas également bleu comme une orange? Pourquoi pas, en effet. Un enfant du siècle ne rêverait-il pas aussi devant les friches industrielles comme ses prédécesseurs face à des ruines plus agrestes ? Et que dire de Jean Boudou, qui remonte la rue Cayrade, « una mena de Stalin Allee dins un Berlin de roïnas » ?En 46 ans, j’ai arpenté ma ville natale en tout sens, du moins l’ai-je cru, mais chaque fois que j’y reviens, un angle de vue inexplicablement négligé me découvre un arbre, une maison, un talus, un pré à flanc de coteau. J’y croise aussi les ombres de M. et Mme P., qui tenaient une épicerie, de M. et Mme G., bijoutiers, de M. et Mme L. (lui m’apparaît toujours avec son mégot au coin de la bouche), de Mme S., dont la poche du manteau débordait de bonbons, du Cacahouète et de Riri, avec son âne et ses châtaignes… Une ville, comme un pays, se compose de ses vivants et de ses morts. On ne mesure sans doute pas, avant la République, ce que nous fit perdre un roi qui se déclara « Roi des Français » et non plus « Roi de France », comme si un roi ne l’était pas aussi des sources et des forêts, des fées et des montagnes, des ciels et des chemins.
A ce propos, connaissez-vous ce joli conte d’Alphonse Daudet, « Les Fées de France » ? La fée Mélusine, méconnaissable, comparaît devant un tribunal. Rejetée, comme ses consoeurs, par le « progrès » et la rationalisation du monde, elle fut sorcière puis fileuse et… pétroleuse — d’où son arrestation : elle voulait brûler Paris « qui se rit de tout ». Comment, à cet éon, la « fée de son canton » pourrait-elle apparaître au soldat mourant et lui faire voir, avant qu’il ne ferme les yeux à la lumière, « un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays » ?


Naguère, depuis Paris, de médiocres esprits dénoncèrent les us et coutumes populaires (françaises), les terroirs, les folklores, les « binious » ; d’une même coulée, ils déversèrent leur mépris de la « France éternelle » avec qui ils annoncèrent vouloir en finir. S’il est un cosmopolitisme de haut vol — disons, celui de Valery Larbaud ou de Paul Morand —, il est aussi un « pseudo-universalisme » haineux… Nous, nous n’aimons rien tant que la fée de notre canton et notre pays. Rien n’est plus beau qu’un canton, si ce n’est un terroir, le terroir d’un terroir, le terrier d’un terrier : quelle profondeur en terre et en ciel !

Que le Rouergue soit une île, nous le savons et le vivons depuis longtemps par atavisme reptilien.

6240618747_25001f36ba_bLes savants argueront du relief, de l’enclavement, de la misère, d’un certain conservatisme… La merveille, c’est que cette île forme un archipel dont il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour considérer qu’il est aussi précieux que celui chanté par Hölderlin (l’archipel grec). Je connais donc des îlots dans l’île : le Lagast, aux confluents du Lévezou et du Ségala, l’Aubrac, que bordent la Viadène et le Barrez, le causse comtal, le causse du Larzac… la Belle Vallée et… le Pays noir, dont les singularités, pour le meilleur et pour le pire, ont marqué de leur sceau les deux derniers siècles. Il est entendu, ici, que l’on est « du Bassin » avant même d’être Aveyronnais, ce qui n’est pas peu dire. Je raisonne aussi de la sorte, mais d’un strict point de vue logique — la passion poétique et mes origines familiales me poussent à une plus ample appartenance qui, toutefois, n’excède pas les limites provinciales. De surcroît, mon tropisme me pousse moins vers les villes tentaculaires que vers les campagnes hallucinées : j’avoue préférer le bois au fer. Quoi qu’il en soit, Mnémosyne étant fille des Muses, j’aime doublement la mémoire.
La plus ancienne, au demeurant, me ramène souvent au musée archéologique Pierre Vetter, au temps des forêts tropicales. La Sala, ville nouvelle ? Tu parles ! Les sédiments et les strates témoignent d’une présence spirituelle immémoriale. Je me revois, enfant, rapportant de La Découverte le fossile d’une fougère admirablement dessinée par la divine nature, intacte par-delà les siècles. J’en ferai un totem, une pierre sacrée.


Aujourd’hui, les fumées des usines se sont dissipées, ne parlons pas de l’écho des galoches des mineurs — que je n’ai jamais entendu résonner — mais leur réceptacle, lui, demeure : l’air, je veux dire, l’atmosphère et le chant, l’impondérable poésie. L’Esprit souffle où il veut, et pas seulement sur la colline inspirée. Je le sens monter depuis les galeries noyées de la mine, je le vois s’engouffrer dans la rue Clemenceau depuis le Puy de Wolf, je le vois tournoyer au-dessus de la place Decazes et de la place Cabrol. Oui, il est des lieux, fussent-ils noirs, où souffle l’esprit. C’est lui qui innerve de son flux ce corps cassé mais paisible, qui respire calmement. D’aucuns l’appellent l’âme ; c’est elle qui subsiste éternellement :« Amo de moun païs / Tu que dardaies, manifèsto, / E dins sa lengo e dins sa gèsto… »

Rémi SOULIE

Les Cahiers

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